1/3 – Du Hill Country Blues au Bentonia Sound – L’emprise hypnotique du Hill Country sur le blues contemporain

François Hatot pour Blues’n Co. 114 Novembre 2025

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FR : Cette passion qui me taraude depuis l’enfance s’est cristallisée en écoutant les Black Keys (BK), ce duo guitare/batterie qui publie soudain en 2021 Delta Kream, cet album qui représente une vieille Oldsmobile Cutlass, feux arrière allumés, devant un bâtiment minuscule qui tient plus de la baraque à frites que du trois étoiles. Cet album mythique est un hommage vibrant au Hill Country Blues, et le duo aligne les covers d’un « exubérant dénuement », passant de John Lee Hooker et Fred McDowell à Robert Lee Burnside, alias RL, et David Kimbrough Junior, aka Junior. Delta Kream, brillante synthèse, n’est pas un coup d’essai : en 2006, Chulahoma, du nom de la ville où Jr. Kimbrough avait acheté un juke joint, est intégralement constitué de morceaux du maître, dont la veuve exprime sur un répondeur éraillé que les Black Keys ont capturé l’essence même de la « vibe » de ce dernier.

Et puis, en 2023, il y a eu cette compilation faramineuse, qui a enfin désillé nos yeux : tout un monde bien vivant, loin des témoignages et des hommages posthumes. Les juke joints sont toujours ouverts, où tous les soirs le Hill Country, cette musique du nord du Mississippi, résonne, du Ground Zero Blues Club de Clarksdale au Blue Front Café de Bentonia. « Tell everybody ! », ce cri du cœur produit par Easy Eye Sound, ce label indépendant de Nashville, Tennessee, créé par un certain Dan Auerbach (N.d.r. : des BK, bien sûr), présente les boogies hypnotiques d’artistes modernes bien vivants : R.L. Boyce, Robert Finley, Glenn Schwartz, et même une track d’un certain Jimmy « Duck » Holmes.

C’est lui, le propriétaire du Blue Front Café à Bentonia, qui a inspiré le décor pour la pochette de Delta Kream et certains clips des BK. Son établissement, souvent présenté comme le dernier juke joint en activité aux États-Unis, est conservé dans son jus depuis les années 50. Il permet chaque soir, plutôt pendant le printemps et l’été, d’écouter du blues local directement du producteur au consommateur. Quand il n’est pas en train de jouer dans les festivals ou dans d’autres clubs intimistes, seul ou avec quelques collègues musiciens, Jimmy « Duck » répond au téléphone de sa voix profonde. Il attend les clients sous son porche, la guitare n’est jamais loin, et les cars de touristes européens affluent pour rencontrer et découvrir cette légende vivante, artéfact insolite de cette culture populaire qui ne demande qu’à s’embraser.


Le Hill Country Blues : exercices de style, entre Cotton Patch Soul et Bentonia Sound

Les influences sont extrêmement nombreuses et hétéroclites, et d’un musicien à l’autre, elles peuvent changer à la marge, mais quelques-unes demeurent : d’abord, l’omniprésence de la sacro-sainte pentatonique et de la transe africaine. Des mélopées simples, répétitives mais jamais « boring », nous entraînent et nous invitent à la danse lascive ou syncopée, jusqu’à l’oubli. Les trois artistes emblématiques qui sont les véritables stylistes de cette musique semblent être R.L. Burnside, Junior Kimbrough et Jimmy « Duck » Holmes.

D’abord, le son de la voix, nonchalante, noyée dans les réverbérations chez Kimbrough, mais toujours marquée par au moins une courte réverbération qui fait slapback, voire une longue brillante, une voix qui semble dire « I don’t care », que rien n’est important sinon la transe, l’extase et le rythme. Le sourire est omniprésent chez Burnside et Kimbrough, et colore le chant, qui peut alterner la plainte ironique et la gravité sensuelle. Les textes sont brefs, romantiques ou salaces (chez Burnside) et toujours simplement esquissés. Chez Holmes, une certaine gravité est plus fréquente. Kimbrough et Holmes décrivent des situations liées au temps, la lenteur ou la vitesse, l’attente, le temps qui passe, comme dans le fameux All Night Long (même titre pour deux morceaux différents : Kimbrough et Holmes), Stay All Night, Gonna Get Old Someday, Hurry, Hurry ou You’d Better Run, ou même Bentonia Blues / Right Now, le dernier album de Holmes. Chez Kimbrough, les thèmes sont adressés à un autre, une femme dont on se sent dépendant et qui s’éloigne inéxorablement, comme dans Release Me. Pour Burnside, les textes sont plus salaces, directement plus explicites, amours déçues, amants éconduits ou « turn on », comme dans See My Jumper Hanging on the Line. Mais au fond, seul le temps compte, le rythme, la fusion.

Les thèmes reviennent autour du plaisir jouissif en même temps que de l’amour malheureux, mais ce sentiment mitigé, de désir mêlé de mélancolie, contraste avec la joie et l’extase portées par la musique, qui semble enlevée, légère et souvent festive, parfois grave cependant. L’alcool ou les cigarettes, qui restent un thème fédérateur, exercent une fascination ambiguë : cause des malheurs, indice du temps qui passe, mais remède indispensable.

La guitare, même saturée, reste douce et crémeuse ; elle peut être claire, voire acoustique, mais jamais agressive ni seulement sèche. Seul Burnside explore, grâce à la production poussée de certains albums, des sons acides, très distordus, mais noyés dans la réverbération ou lointains. Les amplis couverts de tweed sont plus souvent directs, made in USA, avec une réverbération intégrée et un son fuzzy dont on reconnaît la signature entre mille. Le jeu au doigt est un must incontournable, avec le gras du pouce sur la basse monotonique et la pulpe de l’index qui distille des lignes en penta. Si les ongles viennent marquer le temps plus sèchement, cela reste pour accentuer la spirale du rythme, jamais pour l’interrompre.

L’accordage est souvent en open de mineur (Vestapol), de sol (Spanish Style) ou « normal », mais descendu d’un ton (en ), ce qui a pour conséquence de détendre les cordes, d’adoucir les attaques et d’approfondir les graves. Ce jeu, doux et robuste à la fois, est emblématique du style et crée le son dans ses multiples déclinaisons, depuis l’acoustique rudimentaire et roots d’un Burnside ou d’un Holmes, jusqu’aux pickings exigeants de Skip James, et jusqu’au power trio guitare/basse/batterie des nuits d’ivresse endiablées de Kimbrough ou de Burnside à d’autres moments de sa longue carrière. La réverbération sur la guitare est fréquente, plutôt une spring, courte, comme un double cuivré qui trouble et adoucit les lignes tout en élargissant le son. Chez Kimbrough, on va même fréquemment vers un chorus psyché qui accentue cet effet presque « douze cordes ».

Le slide, fluide et précis, évoque la voix chantée et rappelle l’annexion d’Hawaï par les États-Unis en 1898, dont les tournées de guitaristes hawaïens qui l’ont suivie ont forgé le jeu des bluesmen de la région. Le thème du double est fréquemment décliné, encore en doublant la voix par la guitare à l’unisson, parfois avec la guitare slide, ce qui renforce l’illusion.

La batterie, la basse, mais aussi les percussions comme les instruments traditionnels, dont la fameuse CBG (Cigar Box Guitar), enrichissent la texture sonore créée par cette base Hill Country bien identifiable. Notamment chez Holmes, qui explore le plus cette dimension, cette texture nous nimbe d’un brouillard de coton duveteux, qui nous remue, ferme nos paupières et balance nos têtes. Si on doit le distinguer, la particularité du son de Bentonia, celui créé dans les environs du Blue Front, et dont Holmes est le chef de file, c’est son identité complexe et délicate, qui vient là aussi enrichir la palette musicale disponible dans cet univers en se posant comme point de rencontre avec la musique du monde, dont l’Afrique (et ses calbashes) et l’Amérique latine (congas ou bongos), mais aussi la guimbarde, qui fait signe aux peuples nomades d’Eurasie. Les percussions soutiennent la transe et résonnent d’une vraie profondeur, d’une gravité qui fait écho vers ses racines africaines et amérindiennes lointaines ; celles qui nourrissent ce blues authentique, minimaliste, d’une forme de sagesse millénaire, d’une solennité sobre, comme elle évoque – ou invoque, peut-être ? – pour nous les grands espaces, l’aridité et les esprits de la nature.

Notons enfin que, dans cet article, on ne distingue pas complètement le Cotton Patch Soul Blues du Hill Country Blues. Le premier, développé par Kimbrough, a influencé le jeu des musiciens du Hill Country du monde entier et semble aujourd’hui avoir enrichi la palette de ce style de manière durable. C’est l’influence d’Easy Eye Sound, le label de Dan Auerbach (N.d.r. : des BK, encore), qui a permis de souligner le Bentonia Sound de Jimmy « Duck » Holmes et de l’amener jusqu’à une nomination aux Grammy Awards en 2019 avec Cypress Grove. Dans cet album, le style de Jimmy « Duck » est mis en évidence : lien profond avec la musique traditionnelle et la musique du monde, percussions africaines et latines, guimbarde, omniprésence de la basse monotonique, voix profonde, tonalité mineure et grave, rythmes hypnotiques. Cette année 2025, cette collaboration semble être arrivée à son terme, et une nouvelle étape dans l’affirmation de ce style est probablement en cours d’écriture avec un nouvel opus : Bentonia Blues / Right Now, chez Crossnote Records, le label de Ryan Lee Crosby, qui fait partie de l’aventure.


EN :

1/3 – From Hill Country Blues to Bentonia Sound: The Hypnotic Grip of Hill Country on Contemporary Blues

This passion that has haunted me since childhood crystallized when I listened to The Black Keys (BK), the guitar/drums duo that suddenly released Delta Kream in 2021. The cover of this legendary album features an old Oldsmobile Cutlass, its rear lights glowing, parked in front of a tiny building that looks more like a fry shack than a three-star venue. Delta Kream is a vibrant tribute to Hill Country Blues, with the duo delivering covers in a style of « exuberant starkness », moving from John Lee Hooker and Fred McDowell to R.L. Burnside (aka RL) and Junior Kimbrough (aka Junior).

This brilliant synthesis is no fluke: as early as 2006, Chulahoma—named after the town where Junior Kimbrough bought a juke joint—was entirely composed of the master’s songs. On a crackling answering machine, Kimbrough’s widow expresses that The Black Keys captured the very essence of his « vibe ».

Then, in 2023, a massive compilation finally opened our eyes to a thriving world, far from posthumous tributes and testimonies. The juke joints are still open, where every night the Hill Country Blues—this music from northern Mississippi—resonates, from the Ground Zero Blues Club in Clarksdale to the Blue Front Café in Bentonia. « Tell everybody! »—this heartfelt cry produced by Easy Eye Sound (the independent Nashville label founded by Dan Auerbach, N.B.: of BK fame)—showcases the hypnotic boogies of living artists: R.L. Boyce, Robert Finley, Glenn Schwartz, and even a track by Jimmy « Duck » Holmes.

Holmes, the owner of the Blue Front Café in Bentonia, inspired the cover art for Delta Kream and some of BK’s videos. His venue, often described as the last active juke joint in the USA, has remained unchanged since the 1950s. Every night—especially in spring and summer—you can hear local blues there, « straight from the producer to the consumer. » When he’s not playing at festivals or intimate clubs, Jimmy « Duck » Holmes answers the phone in his deep voice. He waits for customers on his porch, guitar always nearby, while buses full of European tourists flock to meet this living legend, a « quirky artifact » of a popular culture ready to ignite.


Hill Country Blues: Stylistic Explorations Between Cotton Patch Soul and Bentonia Sound

The influences are extremely diverse and eclectic, and while they may vary slightly from one musician to another, some constants remain: the omnipresence of the sacred pentatonic scale and African trance. Simple, repetitive melodies—never « boring »—draw us in and invite us to a sensual or syncopated dance, leading to oblivion. Three iconic artists are the true stylists of this music: R.L. Burnside, Junior Kimbrough, and Jimmy « Duck » Holmes.

First, there’s the sound of the voice: laid-back, drowned in reverb with Kimbrough, but always marked by at least a short slapback—or even a long, bright reverb—a voice that seems to say « I don’t care, » as if nothing matters except trance, ecstasy, and rhythm. Burnside and Kimbrough always wear a smile, coloring their singing with a mix of ironic lament and sensual gravity. The lyrics are brief, romantic, or raunchy (especially with Burnside), and always simply sketched. Holmes leans toward a deeper gravity.

Kimbrough and Holmes describe situations tied to time—slowness, waiting, the passage of time—as in the famous All Night Long (a title shared by two different songs: one by Kimbrough, one by Holmes), Stay All Night, Gonna Get Old Someday, Hurry, Hurry, or You’d Better Run. With Kimbrough, these themes are often directed at an « Other, » a woman from whom he feels dependent and who inevitably drifts away, as in Release Me. Burnside’s lyrics are raunchier, more explicit—unrequited love, scorned lovers, or « turn-ons » like in See My Jumper Hanging on the Line. But ultimately, only time, rhythm, and fusion matter.

Themes revolve around joyful pleasure and unhappy love, a mix of desire and melancholy that contrasts with the joy and ecstasy carried by music that often feels uplifting, light, and festive—though sometimes serious. Alcohol and cigarettes, unifying themes, exert an ambiguous fascination: both the cause of misery and an indispensable remedy.

Even when distorted, the guitar remains smooth and creamy. It can be bright, even acoustic, but never aggressive. Only Burnside, through polished production, explores acidic, heavily distorted sounds, drowned in reverb or distant. Tweed-covered amps, often « made in the USA, » with built-in reverb and a fuzzy tone, are instantly recognizable. Fingerpicking is essential: the thumb for the monotonic bass, the index finger for pentatonic lines. If nails come into play, they mark time without breaking the rhythmic spiral.

Tuning is often in open D minor (Vestapol), open G (Spanish Style), or « standard » but dropped a whole step (to D), which loosens the strings, softens attacks, and deepens the low end. This playing style—both gentle and robust—is emblematic and creates the sound in its many variations, from the raw, rootsy acoustics of Burnside or Holmes to the demanding picking of Skip James, all the way to the power-trio guitar/bass/drum setups of Kimbrough’s or Burnside’s wild, drunken nights. Reverb on the guitar is frequent, usually a short spring reverb, like a « brassy double » that softens lines while broadening the sound. With Kimbrough, it even veers into a psychedelic chorus, enhancing a near-12-string effect.

The slide—fluid and precise—evokes the sung voice and recalls Hawaii’s annexation by the U.S. in 1898, when touring Hawaiian guitarists influenced the region’s bluesmen. The theme of doubling is often explored, with the voice mirrored by the guitar, sometimes in slide, reinforcing the illusion.

Drums, bass, and percussion—including traditional instruments like the famous Cigar Box Guitar—enrich the Hill Country Blues’s sonic texture. With Holmes, who explores this dimension most deeply, the texture envelops us in a « cottony fog » that stirs us, closes our eyelids, and sways our heads. If we must distinguish it, the hallmark of the Bentonia Sound—created around the Blue Front and led by Holmes—is its complex, delicate identity. It enriches the musical palette by blending world music (African and Latin percussion, the guimbarde nodding to Eurasian nomads) with deep African and Native American roots. These percussions sustain the trance and resonate with a profound gravity, echoing distant ancestral spirits and evoking nature’s vast, arid spaces.

Finally, note that this article does not fully distinguish Cotton Patch Soul Blues from Hill Country Blues. The former, developed by Kimbrough, has influenced Hill Country musicians worldwide and seems to have durably expanded the style’s palette. The influence of Easy Eye Sound—Dan Auerbach’s label (N.B.: BK again)—has best highlighted the Bentonia Sound of Jimmy « Duck » Holmes, even earning a Grammy nomination in 2019 for Cypress Grove. This album spotlights Holmes’ style: deep ties to traditional and world music, African and Latin percussion, guimbarde, omnipresent monotonic bass, deep voice, minor key, and hypnotic rhythms.

In 2025, this collaboration seems to have run its course, and a new chapter in defining this style is likely unfolding with a new opus: Bentonia Blues / Right Now, released on Crossnote Records, the label of Ryan Lee Crosby, who is part of the journey.

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